9782707181824

  • Écoutez Diderot justifier la vivisection des condamnés à mort, devenus inhumains par leur déchéance civique. Écoutez Pasteur demander à l'Empereur du Brésil des corps de détenus pour expérimenter de dangereux remèdes. Écoutez Koch préconiser l'internement des indigènes auxquels il administrait des injections d'Arsenic. " On expérimente les remèdes sur des personnes de peu d'importance " disait Furetière en 1690 dans son Dictionnaire universel.
    Ce sont les paralytiques, les orphelins, les bagnards, les prostituées, les esclaves, les colonisés, les fous, les détenus, les internés, les condamnés à mort, les " corps vils " qui ont historiquement servi de matériau expérimental à la science médicale moderne. Ce livre raconte cette histoire occultée par les historiens des sciences. À partir de la question centrale de l'allocation sociale des risques (qui supporte en premier lieu les périls de l'innovation ? qui en récolte les bénéfices ?), il interroge le lien étroit qui s'est établi, dans une logique de sacrifice des plus vulnérables, entre la pratique scientifique moderne, le racisme, le mépris de classe, et la dévalorisation de vies qui ne vaudraient pas la peine d'être vécues. Comment, en même temps que se formait la rationalité scientifique, a pu se développer ce qu'il faut bien appeler des " rationalités abominables ", chargées de justifier l'injustifiable ?
    Critique et informé, l'ouvrage fait apparaître les crises, les dissensions internes autour de définitions et pratiques antagoniques de la rationalité scientifique et de la recherche expérimentale. Grégoire Chamayou montre en particulier que les dispositifs permettant d'acquérir des corps changent, depuis l'introduction de l'inoculation, en 1721, jusqu'au début du XXe siècle, où le cobaye moderne se rapproche du salarié... libre de consentir à la tâche qu'on lui propose. Il éclaire les limites d'une problématisation strictement éthique de l'expérimentation scientifique. À travers notamment l'étude historique des apories du consentement - catégorie centrale de la bioéthique moderne, qui postule les sujets libres et égaux alors qu'ils connaissent, dans leur situation réelle, la contrainte et l'inégalité -, l'auteur montre qu'une éthique de la recherche ne suffit pas. Cette étude historique des technologies d'avilissement appelle ainsi à la constitution d'une philosophie politique de la pratique scientifique.

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